Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 14:40

Laurence Anyways de Xavier Dolan

 

Sur une décennie, les amours tumultueux d'un jeune couple confronté aux conventions et aux préjugés.

J'ai tué ma mère et Les amours imaginaires, les deux premiers longs métrages du surdoué/surestimé Xavier Dolan, ont ses fans comme ses détracteurs. Laurence Anyways est tellement outrancier dans ses effets, sa durée et ses personnages qu'il promet des discussions encore plus controversées entre ceux qui vont adhérer et ceux qui vont rejeter en bloc. Précisons qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu les deux autres pour voir celui-ci, même s'il se dégage une vraie cohérence de trilogie. J'ai tué ma mère, Les Amours Imaginaires et Laurence Anyways inscrivent sur l'écran un univers mental d'éternel jeune homme sentimental, bariolé de chansons pop, d'amours vives et fugaces, d'aphorismes anecdotiques comme on en commet à vingt ans. Comme l'esprit agité des teenagers en pleine croissance, incapables de fixer leur attention plus de dix secondes, Laurence Anyways clignote, sautille et revient obsessionnel à l'unique objet de son tourment. Le vrai problème de taille, c'est son absence de sexe. Dolan se focalise sur une histoire d'amour comme Almodovar en a déjà filmé, en mieux, dans des mélodrames transgenres au détriment même de la métamorphose (la nécessité impérieuse de se transformer et de changer de peau à 35 ans). Et ce qu'il propose n'est pas satisfaisant. D'une part parce que les personnages ne sont pas assez attachants et de l'autre parce que la seule hypothèse qui pourrait légitimer la nécessité de changer de sexe se révèle psychanalytique voire simpliste. N'est-ce pas un peu léger de dire que le personnage principal ressent le besoin d'être femme parce qu'il aimait déjà très jeune fouiller dans la garde-robe d'une mère possessive?

Les thèmes sont forts (la différence, la solitude, le manque et la quasi-impossibilité d'établir des rapports affectifs durables) mais cristallisés autour d'un personnage au départ complexe et mystérieux puis agaçant. A l'arrivée, le résultat n'est jamais troublant, presque sur des rails, dépourvu de surprises. Même la performance de Melvil Poupaud laisse de marbre et peut facilement prêter le flanc aux railleries. Malgré la perruque, les tailleurs et les boucles d'oreille, il demeure inexplicablement fade, expressif comme un parpaing et semble peu concerné par la révolution intérieure de son personnage. Dans ce registre casse-gueule, on conserve un souvenir plus marquant du dénuement et de l'androgynie de Tilda Swinton dans Orlando (Sally Potter, 1992). Les personnages secondaires ne sont pas mieux esquissés. Insignifiants ou hystériques, ils s'annulent dès qu'ils sont réunis. Dolan confond aussi la passion avec l'hystérie, la vitesse avec la précipitation. Le film dure plus de deux heures et s'avère beaucoup trop long pour son propre bien (une heure de moins l'aurait rendu plus digeste) mais on a paradoxalement l'impression qu'il manque des éléments nécessaires à la compréhension. Autrement, l'esthétique trop appliquée voire publicitaire, les clins d'œil répétés et le recours systématique à une imagerie kitsch de mauvais goût gardent le spectateur à distance. Pour convaincre à l'avenir, Dolan devra affiner ses manières et il lui faudra sans doute plus de maturité dans le traitement de ses sujets.

Par Romain Le Vern - Communauté : Le Coin du Cinéphile de Romain Le Vern
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Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 14:38

The We and the I de Michel Gondry

 

C'est la fin de l'année. Les élèves d'un lycée du Bronx grimpent dans le même bus pour un dernier trajet ensemble avant l'été. Le groupe d'adolescents bruyants et exubérants, avec ses bizuteurs, ses victimes, ses amoureux... évolue et se transforme au fur et à mesure que le bus se vide. Les relations deviennent alors plus intimes et nous révèlent les facettes cachées de leur personnalité...

Sous couvert d'une déclaration d'amour au septième art, Be Kind Rewind (Soyez sympas, rembobinez !) rassemblait des individus et des communautés capables de faire passer l'intérêt commun au-dessus de leurs différences. En apparence, The We And I se présente dans la même veine avec la description d'un groupe (ici, des lycéens du Bronx qui vivent leur dernier trajet de bus ensemble avant l'été). Gondry filme une chronique facilement accrocheuse comme un défi technique et artistique avec les proverbiales unités de temps et de lieu (en quasi-temps réel, quasi-intégralement dans un bus scolaire). Au programme : beaucoup d'énergie et de spontanéité, si bien qu'on ne voit pas le temps passer. La tonalité est très légère au début, sans doute trop, entre les vannes, la tchatche, la frime, la moquerie bon enfant notamment envers une personne âgée qui d'ailleurs ne se laisse pas faire (l'effet est réellement drôle). Au détour de quelques séquences, on retrouve l'affection de Gondry pour les maladroits, les silencieux et les discrets. Ceux qu'on ignore généralement au cinéma comme dans la vie.
Puis, au fur et à mesure que les camarades descendent du bus, la mélancolie prend le pas sur la frivolité, la nuit tombe et le bus de plus en plus dépeuplé confronte les passagers restants (ceux qui habitent le plus loin) à des sentiments plus profonds comme la solitude et la mélancolie. C'est exactement ce que traduit le titre, distinguant le collectif de l'individuel. Parfois brusquement alterées par des ralentis ou des changements de vitesse qui traduisent des impressions subjectives, cette progression linéaire - exercice de style oblige - n'est pas inintéressante mais elle se révèle un peu artificielle, surtout dans la dernière partie. Constamment en périphérie de la caricature (on a l'impression qu'il va tomber dedans à un moment ou à un autre), l'ensemble tient le cap, d'autant que les acteurs, avec leur physique passe-partout et leur présence naturelle, sont particulièrement de bonne compagnie. Ils contribuent à donner du relief et du sens à des thèmes évoqués en filigrane comme la crise d'identité ou le choix de se conformer ou non aux modèles dominants. A tel point que le film jouant sur les deux tableaux du réalisme documentaire et de l'affectivité peut trouver un public ailleurs que chez les seuls ados auxquels il s'adresse en priorité. A la clé une (somptueuse) bande-son qui passe de Run DMC à Boards of Canada - le minimum syndical de la part d'un ancien clippeur, désormais cinéaste aguerri.

Par Romain Le Vern - Communauté : Le Coin du Cinéphile de Romain Le Vern
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Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 14:36

Les Bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin

 

La vie d'une petite fille est radicalement transformée quand son père est victime d'une étrange maladie, alors même que le monde subit un déclin brutal. La hausse des températures entraine une montée des eaux et libère des créatures préhistoriques. L'enfant décide alors de partir à la recherche de sa mère.

Comme Take Shelter l'an dernier, Les bêtes du sud sauvage pourrait bien faire partie de ces sensations du cinéma indépendant américain découvertes au festival de Sundance et dont les talents sont confirmés au festival de Cannes. Behn Zeitlin a seulement trente ans mais il vient de frapper un grand coup avec son premier long métrage impressionnant. S'il surprend, c'est en premier lieu pour sa capacité à faire et à donner beaucoup avec trois fois rien. Le budget est dérisoire mais la créativité et le talent, indéniables, ont tout autorisé. Le projet est né de l'amour de Zeitlin pour la Louisiane qu'il a découvert il y a six ans. L'action se déroule dans un bidonville en autarcie dans le Bayou, détruit par les tempêtes et les inondations. Ce climat post-apocalyptique n'est pas sans évoquer l'ouragan Katrina ayant ravagé le sud des Etats-Unis en 2005. Là-bas, une petite fille vit avec son père, un homme violent et perturbé depuis que sa femme est partie. Ce dernier veut en faire un caïd qui ne doit pas se laisser submerger par la peur. Ça, c'est pour la partie réaliste, presque documentaire. A cela s'ajoute la dimension fantastique du conte philosophique, représentant littéralement le monde imaginaire de la gamine, confondant mythologie et réalité, persuadée que les catastrophes ont été provoquées par la fonte des neiges. D'un univers de misère, elle crée un univers féérique, presque rassurant : l'équilibre entre les forces de la nature s'en trouve bouleversé, des miracles sont possibles et des monstres préhistoriques hantent les lieux. A bien des égards, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à une héroïne de Miyazaki. Elle en possède les qualités (cœur pur, vaillance, refus de l'apitoiement). Formidablement dirigée, l'actrice Quvenzhané Wallis apporte une dimension adéquate à un personnage hors-normes dont l'énergie débordante se communique à tous les aspects du film.

On ne trouve pas si souvent une telle combinaison de qualités : sujet original, impressionnante maîtrise technique, excellente direction d'acteurs. Mais la qualité majeure du réalisateur Behn Zeitlin, c'est son indépendance qui se manifeste dans le refus (presque constant) de se conformer aux opinions toutes faites et de proposer de véritables trouvailles avec un sens du pittoresque et de la légende (la manière dont le père parle de sa épouse à sa fille). Son approche animiste se situe aux antipodes de la pensée cartésienne, notamment dans son refus du manichéisme : il souligne la nécessité d'entraide et de solidarité, invite à prendre conscience de l'espace et du temps et rappelle que nous sommes responsables de la façon dont nous modifions notre environnement. L'homme a beau être désigné comme un générateur de déséquilibres, il est aussi une somme indissociable de défauts et de qualités. C'est en cela que le personnage du père est bouleversant, bête d'amour malade qui renie toute émotion, et que la force du film - prévisible mais réelle - réside dans la relation sensible et intense avec sa petite fille (les non-dits, les regards). Quelques coquilles esthétisantes (voix-off un peu poéteuse, surmoi Malick, omniprésence de la musique) ont beau noircir le tableau, l'enthousiasme, l'émotion et le lyrisme dévastent tout, comme une bourrasque. Un mixte de chichis et de grâce qui laisse coi. Grâce à cette énergie contagieuse, à cette croyance sincère en ce qu'il raconte, à ce torrent d'impressions subjectives (l'euphorie, l'ivresse, l'hallucination ou le rêve), Les bêtes du sud sauvage s'annonce d'ores et déjà comme un sleeper d'envergure, un petit film parti de nulle part et qui, à l'arrivée, a tout d'un grand.

Par Romain Le Vern - Communauté : Le Coin du Cinéphile de Romain Le Vern
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